Yasmina Chigri : revanche sur le passé

Yasmina Chigri

 Chez elle, on l’appelle « la maison du bonheur » … tellement le domicile de Yasmina Chigri respire la joie et la bonne humeur. La première femme d’origine maghrébine à occuper le poste d’adjointe à la mairie d’Halluin revient pourtant de loin…de très loin même. Un double déracinement et une enfance difficile où elle connait le kidnapping, l'injustice, et la solitude. Mais la jeune femme se forge un mental de vainqueur et finit par rebondir.
Aujourd’hui, elle égrène avec courage les bribes de son passé. Elle dit l’assumer et y puiser même sa force. Et parce qu’il n’est jamais trop tard pour bien faire, la mère de Farah, Lina, Sirine et Inès, 42 ans et des poussières, fait des études. Elle veut devenir avocate.

C’est dans la capitale des Aurès, à Batna, au sud-est d’Alger que le sort de Yasmina Chigri bascule.
A l’âge de 9 ans, ses parents divorcent en France et le père rentre en Algérie. Un an plus tard, il regagne l’Hexagone, enlève ses quatre enfants et se rend au bled où il est accueilli par des youyous comme un prince… Avoir réussi à ravir les enfants d’une Française est un acte de bravoure. C’est là que Yasmina connaitra des années de souffrance physique et morale. 6 ans d’une non existence infligée par un géniteur de peu de vertu : «Nous avons vu les noëls et les anniversaires passer, esseulés, loin de chez nous…La famille de mon père ne parlait français et moi pas un seul mot arabe », explique Yasmina. Plus libre de sortir, encore moins de s’affirmer. L’école, censée être une échappatoire, est arabisante et la jeune fille a dû mal à suivre. S’ajoute à cela, la lourde responsabilité d’être l’aînée, et de s'occuper des tâches ménagères avec ses deux frères et sœur qui ne comprennent pas ce qui leur arrive : « Ma vie s’est arrêtée le jour où je suis arrivée en Algérie », résume Yasmina sur un ton d’amertume.
Au bout de quatre ans et demi de désarroi, le père est arrêté et est condamné à 6 ans de prison. C’est la délivrance.
La mère qui mène un combat de longue haleine pourra enfin récupérer ses enfants…

Désillusion
En septembre, 1985, dans l’avion du retour, Yasmina rêve de liberté, d’avenir et de bonheur.  Son château de cartes s’effrite dès les premiers jours. Un deuxième déracinement, une nouvelle déchirure. Tout a changé la ville, les gens, la mère malade et torturée par la douleur de ne pas avoir vu ses enfants pendant 6 ans, et puis un système scolaire qui lui ferme ses portes, ayant dépassé l’âge légal de 16 ans : « L’Etat français nous a abandonnés. Aucune instance sociale ne nous a tendu la main. Nous avons dû nous forger tous seuls », explique la revenante. Yasmina s’inscrit pour un CAP informatique qu’elle abandonne rapidement et enchaîne pendant six ans les petits boulots pour aider sa mère et ses frères et sœur : « j’ai travaillé dans les restaurants, les hôtels et même comme une femme de ménage. La galère n’était pas encore finie ».
Yasmina se marie quelques années après, donne naissance à sa première fille, « qui la comble de bonheur », mais sent que quelque chose lui manque. Elle veut maintenant se construire en tant qu’individu, réussir son parcours personnel. Et le déclic, c’est grâce à Farah qu’elle l’a eu: « ma fille, qui était en CP, me ramène un jour un exercice tout simple que je n’ai pas su résoudre. J’étais frustrée et je lui dit : jamais tu ne connaitras cela».
Yasmina reprend les études et s’inscrit d’abord au CUEEP pour une mise à niveau de 3 ans. Elle obtient son brevet des collèges puis son DAEU en 1999 puis entame un DUT carrières juridiques qu’elle obtient avec mention et intègre ensuite l’université Lille 2 pour une licence en droit général. Là, elle est en dernière année de master… Son rêve est de devenir avocate. Elle, qui a subi tant d’iniquités, veut rétablir un peu de justice dans ce monde.
Pendant ses études, Yasmina, effectue des stages à la mairie d’Halluin et se fait vite repérer par Jean-Luc Deroo. A sa grande surprise, le maire lui propose aux dernières élections de faire partie de la liste électorale avant de la nommer adjointe par la suite : « l’entrée en politique était pour moi le grand accomplissement. Je m’ouvre sur le monde et rencontre des personnalités. J’en avais besoin pour retrouver confiance en moi. Ma fonction m’amène à prendre des décisions, les imposer et les assumer », explique l’élue halluinoise.
Yasmina se voit attribuer deux dossiers : les centres aérés et la vie des quartiers, des domaines dans lesquels elle prend goût, innove et excelle…
Cependant, l’adjointe au maire dit ne pas avoir d’ambition politique. Ça ne lui ressemble pas trop. Par contre, un projet lui tient particulièrement à cœur : « écrire ma vie. Donner à travers mon autobiographie, de l’espoir aux personnes en détresse ».


Le petit questionnaire
Une réminiscence de votre enfance en Algérie ?
Peu après notre arrivée à Batna, je sors dans la rue jouer avec les voisines. L’une d’entre elle m’aborde et me dit que pour m’intégrer et me faire accepter par ma famille, je dois apprendre l’arabe. C’est ainsi qu’elle me conseille, une fois rentrée à la maison, de montrer ma bonne volonté et de crier « in el din mok ». Elle m’explique que ça veut dire « je suis contente d’être ici ». Naïve que je suis, je répète la phrase satanique devant tout le monde. Toute la famille me mitraille du regard et mon père me donne une grosse claque. Je sors la voir en pleurant et demandant des explications. Elle me fait croire que j’ai mal prononcé ma phrase et me fait répéter une insulte encore plus vulgaire. Je vais voir, une deuxième fois, la famille, toute excitée en criant « Voilà ce que je voulais dire en fait !… ». Catastrophe. Cette fois-ci c’est mon oncle qui se lève et me pousse de la cour. J’étais triste et révoltée. Je sors tout de suite, jette la fille par terre et la frappe violemment. Je voyais du sang gicler sur son visage et ma famille est venue m’arrêter…

Une  image du retour en France ?
A l’aéroport de Paris Orly où nous étions accompagnés par une hôtesse. Il y avait ma mère qui nous attendait ardemment. Dès que nous sommes pointés, elle a poussé la police, sauté la barrière pour nous prendre dans ses bras…Elle s'est rendu compte que nous avions beaucoup changé, que l’on était plus les mêmes. La transformation était radicale aussi bien sur le plan physique que moral.

Le personnage qui vous a le plus marquée
Mon mari Boujemma. Il m’a beaucoup soutenue. La première fois que je l’ai vu, je lui ai annoncé d’emblée que je n’étais pas comme tout le monde. Mon discours lui a plu et depuis il ne m’a jamais fait faux bond.

1 commentaire:

  1. bravo pour votre site et les beaux parcours qu'il présente

    RépondreSupprimer