Paroles d’un boat people

Nguyen Duchaau
Nguyen Duchaau est à la tête de la fameuse cordonnerie  Gambetta, une ruche où travaillent à ses côtés  5 employés. Personnage emblématique de Wazemmes, ce self made man est très apprécié de la communauté asiatique du quartier mythique de la métropole. Et pour cause,  plus de 20 ans de dur labeur pour faire prospérer son activité et surtout une réussite toujours au rendez-vous. Mais ce que peu de personnes savent c’est que ce Vietnamien de 46 ans revient de loin, de très loin même…

C’est à partir de Dalat, une ville des hauts plateaux du Vietnam, que Nguyen Duchaau commence, en 1982, un long périple qui l’emmènera en France. Il fait partie de ces boat people qui fuient le régime communiste d’Hanoï, sur des embarcations de fortune, pour demander l’asile en Europe. Il transite d’abord par la Malaisie où il passe 3 ans dans les camps de l’UNHCR (l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés) avant d’être conduit en Hexagone.
En août 1985, Duchaau arrive au Foyer des Réfugiés France Terre d'Asile à Créteil puis à Alençon où il passe 6 mois à apprendre le français, avant d’être livré à lui-même.
Première étape : Paris. Duchaau y passe 2 mois : « J’avais un compagnon camerounais. On mendiait toute la journée et le soir on partageait équitablement tout ce qu’on gagnait, ne serait-ce qu’une baguette. La nuit, on la passait au métro », raconte-il en gardant le sourire.
Des amis vietnamiens se proposent ensuite de l’héberger à Lille où intègre immédiatement une formation d’électricien. Le diplôme en poche, il postule à plusieurs entreprises mais finit vite par déchanter: « Je me rappelle d’un patron qui m’a dit noir sur blanc : on n’accepte pas les étrangers ici. Ça m’a beaucoup affecté. J’étais quand même 3ème de la classe », se souvient avec amertume le jeune Vietnamien.
Duchaau ne baisse pourtant pas les bras et décide de changer de vocation. Et c’est là qu’il fait la connaissance de ce qu’il appelle « mon maître » lors d’une soirée et lui demande de lui apprendre la cordonnerie.
6 mois lui suffisent pour connaitre les ficelles du métier. Il rejoint alors en tant que podo-orthésiste une entreprise à Limoges, spécialisée dans les chaussures pour handicapés. Le salaire ne lui convenant pas, son maître lui propose d’acheter son magasin de cordonnerie sur rue Jules Guesde.
Et puis, à force de travail (14 heures par jour et pas un de repos), Duchaau achète une autre boutique bien située à Wazemmes.
Malgré ses difficultés de langue, qu’il dit ne plus pouvoir rattraper, il se forge une solide  réputation auprès des professionnels des quatre coins de la France. Il travaille pour des entreprises de Dunkerque, Lyon, Pau…Il reçoit également en stage des étudiants en cordonnerie multiservice et fait partie du jury du CAP cordonnerie de l’académie de Lille.

Foisonnement de projets
Quand il s’agit d’avenir, le cordonnier est intarissable. Pour la rentrée déjà, il compte créer, avec 5 compatriotes dont un professeur universitaire et un comptable, une association culturelle. Son objectif : apprendre le vietnamien aux jeunes mais aussi mobiliser des fonds pour aider à la scolarisation des enfants de son pays. Et son projet va plus loin encore : « Je voudrais construire une bibliothèque d’ouvrages vietnamiens. Il faut que les gens nous connaissent davantage. C’est comme ça que l’on arrivera à faire du commerce. Je projette également d’ouvrir un supermarché. Ça serait une bonne idée pour créer des emplois »…
Sa botte secrète ? Le travail mais surtout la satisfaction : « J’aime beaucoup le proverbe français qui dit « si on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a ». Moi, je ne me suis jamais plaint de ma condition ; je m’adapte à tout et ça me donne de la force pour affronter toutes les situations aussi difficiles soient elles. Je peux dormir n’importe où, manger n’importe quoi… », conclut sur un ton enthousiaste le cordonnier de Gambetta.


Le petit questionnaire

Des souvenirs de votre arrivée en France ?

Le premier est au centre de réfugiés. On nous donnait à chacun 20 francs pour tout le week-end. Ce n’était pas suffisant. On devait bien se serrer la ceinture. C’est ainsi qu’on gardait précieusement nos mégots de toute la semaine pour en faire de nouvelles cigarettes les samedi et dimanche.
Le deuxième souvenir se rapporte à l’appartement que j’ai loué sur l’avenue Strasbourg et dont les  fenêtres étaient mal isolées. En hivers, un vent glacial s’en échappait. Le matelas était tellement froid que ma femme n’osait pas se coucher. Alors, chaque soir, je me mets le premier sous les couvertures pour chauffer une première place que je lui cède par la suite !

Une anecdote…
Je me rappelle d’un ami vietnamien au camp des réfugiés qui avait du mal à apprendre le français. Le seul mot qu’il a retenu des cours c’est « je t’aime ». Un jour, voulant parler à la prof et n’ayant aucun vocabulaire en tête, il lui lance « je t’aime, je t’aime, je t’aime », devant tout le monde. Elle est devenue toute rouge. Ce qui est drôle c’est qu’ils ont fini par se marier et elle a appris le vietnamien pour communiquer avec lui.



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